mardi 29 mai 2018

LE BARRAGE ET LE CANAL DU NIVERNAIS


Photo : Christian Cousson
MTAM et COLLECTOR émis par le Cercle Philatélique de Decize, Saint-Léger-des-Vignes et environs en 2014, à l'occasion de la Bourse aux Timbres de Saint-Léger




La construction des canaux et du barrage.

Le canal du Nivernais, reliant Saint-Léger-des-Vignes à Auxerre (174 km) est inauguré le 15 mars 1841. Il avait été commencé sous l'Ancien Régime, en 1784 : son but initial était de favoriser le flottage des bois du Morvan jusqu'à Paris. Les premiers aménagements ont été une rigole de flottage entre l'étang de Baye et l'Yonne, un port sur l'étang de Baye, l'élargissement du ruisseau de Baye jusqu'à son débouché dans l'Aron et la canalisation de l'Aron de Châtillon-en-Bazois à Cercy-la-Tour. Les premiers travaux se sont faits très lentement, les ingénieurs découvrant des difficultés imprévues lors du percement du tunnel.
En août 1790, l'ingénieur Bossu établit un projet nouveau : il s'agit de relier Decize à Cravant (c'est-à-dire la Loire à l'Yonne) par un véritable canal accessible à des bateaux de plus de douze toises de long (environ 24 mètres). Les travaux sont suspendus peu après ; ils reprennent momentanément en 1809 pour être interrompus en 1812. Ce n'est qu'en août 1822 qu'une loi ordonne la reprise et l'achèvement des travaux. En 1834, la navigation est ouverte entre Decize et Cercy ; en 1841, le bief de partage est enfin ouvert 1.
Le canal du Nivernais est pendant les années 1830-1880 partagé entre deux catégories d'utilisateurs : les flotteurs, qui ont besoin de lâchées d'eau périodiques pour faire descendre leurs bûches à Clamecy ou à Auxerre ; les mariniers qui réclament une alimentation en eau régulière des biefs. Les premières écluses sont encore fermées par des aiguilles de bois, ce qui rend leur franchissement très lent.
A Decize, l'ouverture du canal signifie une modification du port charbonnier ; il quitte La Charbonnière de Saint-Léger pour s'installer à La Copine, près de Champvert ; c'est là qu'un petit train descend le charbon depuis l'usine de triage du Pré Charpin (les convois d'ânes et de bœufs disparaissent). Sur trois kilomètres, jusqu'à sa jonction avec la Loire, le canal est emprunté par les péniches de charbon qui descendent à Imphy, à Fourchambault, voire à Nantes. Saint-Léger, qui a perdu le port charbonnier, charge des bouteilles de la Verrerie, qui partent à Reims, des sables et des plâtres. D'autres marchandises viennent des confins du Bazois, du Morvan : du bois, du charbon de bois, de la terre glaise, des pierres à bâtir.

Le canal latéral à la Loire, de Digoin à Briare, est ouvert à la navigation le 17 décembre 1837. A l'origine de ce canal, il y a une constatation : le fleuve est trop irrégulier pour permettre une navigation continue. Pendant près d'un demi-siècle, d'importants groupes de pression vont se heurter pour inciter les gouvernements successifs soit à construire un canal latéral de Roanne à Nantes (ce sera la thèse développée par Auguste Mahaut 2), soit à faire draguer le fleuve et continuer la navigation traditionnelle (ce sera la thèse des entrepreneurs de bateaux à vapeur Inexplosibles et des industriels de Touraine).

Très vite, avec le développement industriel, à Decize le canal l'emporte sur la Loire :
tonnage tonnage nombre de
à la descente à la remonte bateaux
1845 36571,6 T 29474,1 T
1846 38872 T 30044 T
1847 60812 T 40920 T 1492 + 1185
1848 40286,2 T 22736 T 946 + 1001
1849 62592 T 13336 T 1093 + 859
1850 65368 T 29229 T 1398 + 964 3

A l'écluse de l'Acolin, le tonnage se répartit ainsi en 1849 :
- houille : 78800 T (83% du tonnage)
- fer et fonte : 7514,6 T
- plâtre : 4358 T
- charbon de bois : 3782 T
- vins : 1313 T

A la satisfaction des élus nivernais, l'ingénieur de la navigation tire un bilan très positif de cet ouvrage. Le canal latéral à la Loire "forme le noeud d'une double communication de la Méditerranée avec l'Océan et le lien de trois grands entrepôts : Lyon sur le Rhône d'une part, avec Orléans sur la Loire, et Paris sur la Seine de l'autre". Il permet de "développer toutes les forces productives du pays que le canal parcourt, en facilitant et assurant l'approvisionnement de toutes les industries locales, l'élevage et l'exportation de leurs produits 4".
Or Decize se trouve presque au centre de ce réseau, et le canal du Nivernais permet d'autres débouchés. Encore faut-il relier les différentes voies navigables. Un canal de jonction est creusé entre Saint-Maurice et la Loire ; une enquête de commodo vel incommodo est ouverte à la mairie ; si la plupart des habitants sont favorables à cette jonction, ceux de la Saulaie se plaignent, car la longue digue insubmersible élevée sur la rive opposée entre le pont du faubourg d'Allier et Chevannes risque de rejeter le cours du fleuve de leur côté.
Les bateaux peuvent maintenant déboucher dans la Loire. Mais d'autres difficultés doivent être surmontées. En période de basses eaux, les péniches passant d'un canal à l'autre, trop lourdement chargées, sont bloquées par les bancs de sable du chenal de la Loire. Un barrage est nécessaire pour relever le niveau d'eau entre la jonction et Saint-Léger.

Le barrage de Saint-Léger-des-Vignes.
En 1834, l'ingénieur Poirée a construit à Basseville, pour permettre la traversée de l'Yonne, un barrage mobile à fermettes. Deux ans plus tard, un ouvrage similaire est construit en aval de Decize ; le site choisi est situé juste à l'entrée du canal du Nivernais, en face de la Verrerie de Saint-Léger, à 500 mètres en aval de la pointe des Halles. Sur la rive gauche de la Loire, une chevrette submersible permet l'écoulement des fortes crues ; 97 fermettes mobiles, espacées entre elles de 96 centimètres, permettent de barrer la passe ; des aiguilles verticales en bois s'appuient contre ces fermettes. Selon le débit de la Loire, on remonte ou on baisse le nombre de fermettes nécessaire pour assurer un niveau suffisant dans le chenal navigable, et pour laisser passer les eaux du fleuve.
Le chenal navigable, long de 2100 mètres, permet aux péniches de rejoindre la Jonction. Les bateaux sont halés par des ânes, des chevaux, ou des hommes ; pour franchir la Loire entre le barrage et la pointe des Halles, une barque transporte une extrémité d'une longue corde, qui est reprise par des haleurs situés le long de la promenade des Halles ; une manoeuvre similaire se fait pour rejoindre la rive gauche après le pont du faubourg d'Allier. Plus tard, un toueur à vapeur sera installé entre la Jonction et le barrage.
En 1860, la chevrette est exhaussée. Cinq ans plus tard, le barrage est divisé en deux passes de respectivement 35 mètres et 62 mètres 5. Pendant cette période, le travail du barragiste et de ses adjoints est très dangereux : il leur faut, à la moindre alerte de crue, abaisser les aiguilles ; cela se fait au moyen de gaffes (le treuil ne sera installé qu'en 1865) ; le relevage est encore plus délicat ; l'opération doit se faire très rapidement et de nombreux ouvriers - souvent des verriers - viennent donner de l'aide, moyennant une rétribution. La cloche qui surmonte la maison du barragiste sert aussi à alerter les sauveteurs en cas de noyade ou lorsqu'un chaland descendant se met en travers.

Cent ans après sa construction, le barrage reçoit plusieurs aménagements. Les aiguilles en bois équipaient toujours la passe principale et des hausses Chanoine (panneaux rectangulaires en bois) la passe proche de Saint-Léger. Leur maniement était long et dangereux. Des hausses Chanoine en acier leur sont substituées. Pour les relever ou les abattre plus commodément, une passerelle supérieure est bâtie sur toute la longueur du barrage ; un chariot se déplace sur rails et supporte un treuil et une flèche articulée, nécessaires au maniement des hausses (ou portes métalliques). Ces travaux sont exécutés en juillet eu août 1933 par les établissements Baudin de Châteauneuf-sur-Loire pour la passerelle et Applevage pour la fourniture du chariot et des appareils électriques.
En 1985, une micro-centrale a été construite sur la rive de Caquerêt, avec deux turbines. Sa puissance installée est de 3,5 MW. La digue submersible ou chevrette a été modifiée pour laisser à l'eau un accès sous la centrale ; une grille permet de bloquer les bois flottants et détritus charriés par le fleuve.

- ROLAND Serge, Le Barrage de Decize sur la Loire, dossier d'études, plans
- VOLUT Pierre, Decize et son canton au XIXe siècle et à la Belle Epoque, 1999, pp. 67-69 ; et CD-ROM Histoire de Decize, XIX, 214.

- DECAMPS Christian, Canal du Nivernais, Mailly-le-Château, 1990, p. 8-15.
- PARINET Catherine et Alain, Les Canaux de Bourgogne, Editions Ouest-France, pp. 83-84 et 106-108.

1 Christian Décamps, Canal du Nivernais, Mailly-le-Château, 1990, p. 8-15.
2 Auguste Mahaut est une personnalité parmi les mariniers. Il possède une flottille de péniches, dont certaines sont rattachées au port de Saint-Léger. Il a milité toute sa vie pour construire des canaux et il a publié de nombreuses brochures. Une stèle commémore ce grand navigateur fluvial àMarseilles-les-Aubigny.
3 Statistiques du Conseil Général de la Nièvre, A.D.N. cote 1N34-35.
4 Rapport de l’ingénieur de la navigation au Conseil Général de la Nièvre, ibidem.
5 Cf. Serge Roland, Le Barrage de Decize sur la Loire, dossier d'études.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire